Cocktail
Début du récit :
C’était comme s’il s’était échoué dans la nuit, son esprit étourdi par le ressac des vagues qui des heures et des heures durant, auraient ballotter son corps sur la berge. Ses idées étaient embrumées, ses sens altérés, sa perception déformée. Il flottait dans l’espace, ou plutôt, l’espace flottait tout autour de lui. Etait-il conscient ou endormi ? Ses yeux étaient-ils ouverts ou fermés ? Etait-il réellement là ? Toujours est-il qu’aucune lumière ne parvenait à percer son état. Il ne voyait pas mais il entendait… oui, il y avait de la musique ! Il faisait sombre, la musique était forte et il faisait chaud aussi. L’air moite l’oppressait comme dans une cave humide en plein été. C’était bon signe : il ressentait les choses, cela signifiait qu’il était vivant. Le brouillard dans lequel il se trouvait commençait peu à peu à se dissiper. Vivant, peut-être, mais aussi complètement étranger aux choses qui l’entouraient, comme s’il était présent sans l’être vraiment. Il ne savait d’ailleurs ni où il était, ni ce qu’i y faisait et encore moins comment il s’était retrouvé là. Soudain, comme venue de nulle part, une voix l’extirpa de ses pensées. Il se redressa et alors qu’il pensait bien se tourner dans sa direction, celle-ci ajouta :
« Vous devriez essayer quelque chose de plus corsé ! »…
(…)
Extrait :
- …Vous voyez cette fenêtre là haut ? demanda-t-elle en se penchant et en dressant son bras pour montrer du doigt l’immeuble situé en face du bar. Mark se tordait laborieusement dans la direction indiquée. Celle qui est allumée au troisième étage juste en face. « Ah oui, je la vois ! » dit-il enfin. En fait, c’est la lumière du salon. On pourrait croire que le petit vieux qui y habite est devant sa télé ou qu’il reçoit de la famille mais il n’en est rien. Il a juste oublié d’éteindre la lumière comme ça lui arrive presque un soir sur deux ! dit-elle son visage rayonnant soudain d’un sourire affectueux. Il faut dire qu’à l’heure où il se couche, il fait encore jour et qu’il n’est pas évident surtout à son âge de faire attention à ce genre de détails. Mark la considérait d’un air dubitatif. Vous vous demandez entre autres choses comment je peux savoir qu’il n’y a personne chez lui ? Eh bien je le sais parce qu’il est seul. Vraiment seul… Cela fait plus de trente ans qu’il n’a plus de nouvelle de ses enfants. A quatre-vingt trois ans, il vit enfermé entre les quatre murs de son petit vingt mètres carrés dont il n’est plus sorti depuis le décès de sa femme il y a cinq ans. Il y a bien sa femme de ménage qui lui fait ses courses deux fois par mois mais c’est son unique lien avec le monde extérieur. Ah, non, il y a la télé aussi, devant laquelle il passe le plus clair de son temps, zappant d’une émission à une autre, d’un téléfilm à un autre jusqu’à l’heure du dîner, jusqu’à l’heure du film, jusqu’à ce que les heures passent et que vienne l’heure de se coucher. Et comme il aura mangé seul, il se couchera seul, comme chaque soir, comme chaque jour, pour se réveiller toujours aussi seul au petit matin…. Quelques heures de passées… Le petit vieux ne parle plus jamais à personne, il ne voit d’ailleurs plus que sa femme de ménage deux fois par mois qui ne lui parle pas non plus, ayant abandonné tout espoir qu’il lui réponde un jour. Et à part elle, tout le monde ignore jusqu’à son existence. Oui, cet homme est seul, et oui, cela peut être un euphémisme… Mais je crois que les hommes ne se rendent plus vraiment compte de ce qu’est réellement la solitude. Vous pensez être seul mais est-ce un état de fait ou une passade ? En tous cas votre solitude n’est rien comparée à celle de ce vieil homme et pourtant, lui ne se plaint que d’une chose : du silence de ses enfants.
(…)