L’homme sans passé


Début :

 

Préambule.

Lorsqu’il pénétra dans la petite salle, l’homme le dévisagea, l’observant des pieds à la tête. Son regard passa des chaussures de ville en cuir, à trois cent dollars la paire ; à l’attaché-case qu’il portait à la main droite avec cette nonchalance coutumière des hommes de sa profession – du moins de ceux de son rang – pour se poser ensuite sur son costume cravate gris et blanc qui malgré les années semblait le préserver de leur poids. Mais c’est au plus profond de ses yeux qu’il encra les siens.

            Lui, ne se démonta pas le moins du monde. Et aussi froid et coupant que pouvait être son regard, il en avait croisé bien d’autres, et des plus dangereux encore ! Il n’avait pas recherché le contact depuis le premier coup d’œil discret qu’il lui avait  lancé derrière les vitres sans teint afin de se faire une idée du personnage au-delà des photos qu’il avait feuilletées. C’est seulement en s’installant à la petite table vissée au sol qu’ils s’étaient vus les yeux dans les yeux pour la première fois. Il posa la mallette à ses pieds et s’installa en face à lui.

Malgré son expérience, il n’était pas habitué aux rencontres de ce type. Habituellement, convoqué dans ce genre d’endroit par le procureur il aurait demandé à parler à son client, ou appelé directement par l’un d’eux lui aurait conseillé, avant même de se rendre sur place, de ne rien dire avant son arrivée. Puis, une fois à ses côtés se serait présenté, non qu’il soit un inconnu, mais ainsi le veut la procédure, et aurait demandé à parler à son client seul à seul avant l’interrogatoire. Aujourd’hui, les conditions étaient très différentes et cet entretien chamboulait tout son emploi du temps déjà bien chargé. Elle était loin l’époque où jeune avocat commis d’office il se devait d’accourir sur simple appel de l’administration, quelque que soit la demande ou le prévenu, de jour comme de nuit. Aujourd’hui il officiait pour les familles les plus influentes du pays qu’il s’offrait le luxe de sélectionner sur le volet et jamais à moins de 500 dollars la séance.

Comme à son habitude donc, il se présenta, mais cette fois moins pour la forme que pour entamer le dialogue et entrer dans le vif du sujet le plus rapidement possible.

-         Maître Stephano Rossi, vous avez demandé à me voir, dit-il les mains jointes posées devant lui.

L’homme assis sur sa chaise sourit et demanda :

-         Vous savez qui je suis n’est-ce pas ?

-         Je le sais.

-         Donc, vous devez savoir pourquoi je vous ai fait venir, vous !

-         Non, pas vraiment.

L’avocat se pencha pour attraper son attaché-case, en sortit un dossier d’une dizaine de centimètres d’épaisseur et reprit.

-         Vol à l’étalage, cambriolage, voies de faits, coups et blessures, Vol à main armée, et j’en passe ! La liste est longue monsieur Romano et je sais aussi que vous êtes poursuivi aujourd’hui pour le braquage d’un fourgon blindé, c’est bien ça ?

-         Oui.

-         Alors qu’attendez-vous de moi ?

-         Je veux que vous me défendiez.

-         Vous devez certainement savoir que je ne m’occupe pas de ce genre d’affaire.

-         Je vous paierais.

-         Je ne crois pas que vous ayez la moindre idée du coût que représente mes services. Je regrette, dit-il en se levant.

-         Vous savez… Il y a des bruits qui courent…

Le prévenu marqua une pause comme pour ménager son effet.

-         …Concernant Vito Tomiazzi je veux dire.

A cet instant, l’avocat s’arrêta net.

-         Beaucoup de rumeurs courent sur les Tomiazzi. En quoi cela devrait-il me concerner ?

-         Hé bien, vous les connaissez depuis longtemps si je me trompe pas. Et ça fait aussi bail que vous vous occupez de leurs « intérêts », pas vrai mon vieux ?

-         Effectivement mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir.

Stephano Rossi regarda tout autour de lui. Bien entendu ils bénéficiaient en cet instant des mêmes droits qui lient tout client à son avocat, ce qui englobe à la fois le secret de leur conversation et la confidentialité de leur entretien, mais bien que cela soit irrecevable devant un tribunal, il savait aussi que de nombreuses salles comme celles-ci étaient truffées de  micros. Et les oreilles dans lesquelles ces conversations pouvaient un jour tomber n’appartenaient pas forcément à celles que l’on pourrait croire.

-         Je parle du meurtre de Vito Tomiazzi.

-         Si vous avez des informations à ce sujet, je ne pense pas que ce soit l’endroit idéal pour en parler et je ne vois pas non plus quel intérêt vous cherchez à en retirer. Vous croyez peut-être que Francesco  Tomiazzi prendra en charge votre défense pour obtenir ces informations… Si c’est ce que vous pensez, vous êtes bien naïf car les Tomiazzi ont d’autres…

L’avocat cherchait le mot adéquat.

-         Disons qu’ils utilisent d’autres méthodes pour obtenir ce qu’ils veulent.

-         Non, c’est pas ça mon vieux. Moi ce que je crois, c’est que vous allez vous en occuper. Et puis maintenant que j’y pense, vous le ferez même… Comment on dit déjà ?… Ha oui : « gracieusement » !

-         Je n’ai aucune raison de faire ça. Vous n’êtes qu’un petit caïd de seconde zone ! Un voleur de supérette qui veut jouer les gros bras. Ce n’est pas un avocat que vous avez intérêt à trouver mais un ange gardien car vous avez la langue bien pendue ! et pour ma part cet entretien est terminé !

-         Et comment va votre fille vieux ?

-         Ne mêlez pas ma fille à cela, c’est compris !

-         Rasseyez-vous !

Il avait prononcé ces mots d’un ton calme mais autoritaire.

Stephano Rossi, les mains appuyées sur le dossier de la chaise regardait l’homme assis en face de lui. A son tour il le pénétrait de son regard, un regard empli de haine et de tristesse. Il repensait à sa fille. A l’éducation qu’elle et sa femme lui avaient donnée dans la plus pure tradition chrétienne. Lui était souvent absent pour son travail, mais sa mère s’était montrée très protectrice avec elle, l’accompagnant dans chacun de ses pas, à chacune de ses épreuves. A l’heure des premières rentrées des classes, lors des premières moqueries des petits camarades, des premières amours, des premiers baisers, Claudia avait toujours été là pour sa fille jusqu’à ce drame. Claudia n’avait pas supporté et s’était éteinte peu à peu. Sa fille était tout ce qu’il lui restait et bien que son travail lui prenait encore beaucoup de son temps, Stephano s’était beaucoup rapproché d’elle depuis ces années. Bien sûr elle était sa chair et son sang mais depuis le décès de la seule femme qu’il ait jamais aimé, sa fille était aussi devenue son cœur et toute sa vie. Il avait ouvert un cabinet d’avocats, engagé de jeunes prodiges du barreau et ne s’occupait désormais plus que des grosses affaires, des grands noms, des « amis » qui comptaient parmi ses clients et dont faisait partie la famille Tomiazzi mais jamais il ne laisserait ses « amitiés » empiéter sur sa relation avec sa fille.

-         Rasseyez-vous, répéta le prévenu, - donnant cette fois l’impression d’inviter un ami à partager le thé - puis fit signe du doigt à l’avocat de se rapprocher.

L’avocat abdiqua à contrecœur et tendit la tête vers son interlocuteur. 

 

Je sais que c’est elle qu’il l’a tué !

 

(…)

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